Concours

Pour toi.

Pseudo Aventures

Mercredi 26 juillet 2006

 

Histoire d'une rencontre

 

 

 

_ « Ouh là ! » vociféra la marchande de marrons qui s'était vraisemblablement trop approchée de son four à charbon ambulant. Je la regardais, persuadé, paranoïaque comme je suis, que cette exclamation impromptue était un reproche sous-jacent. Elle grimaça, toute pleine de défiance, défiance légitimée par son âge. Je détendais les muscles de mon faciès encore glabre à cette heure du jour.

 

_ « Bougredieu ! maugréais-je. Il fait pas chaud ce matin. »

 

La vieille me taraudait avec cet air que peuvent avoir parfois les chiens blessés. Je la connaissais, cette mine, pour l'avoir souvent grimée quand je ne voulais pas faire la vaisselle.

 

_ « Vous voulez quoi ! ? » trompeta-t-elle de sa voix de fox-terrier.

 

_ « Je ne sais pas, répondis-je, goguenard, fourbe et malicieux. Des marrons, peut-être ? »

 

Ses yeux se plissèrent, et je crus une nouvelle fois déceler dans ce rictus, apparemment coutumier puisque des rides informaient sur la fréquence du mouvement, de la méfiance.

 

_« Et quoi comme marrons ? ! » pérora-t-elle, imitant involontairement, puisqu'elle ne pouvait le connaître, le bruit que fait l'engrenage de ma tronçonneuse au sans plomb.

 

_ « Des marrons chauds, peut-être ? »

 

_ « Ah... » termina-t-elle cette pseudo discussion absurde. Elle enfourna une demi douzaine de marrons rutilants dans son four qui l'était tout autant, et, tandis qu'elle tournait la manivelle attendant que la chevillette cherre, elle se mit à siffloter le concerto en ré mineur pour pipeau et orchestre d'Edvard Grieg. Cela m'étonna un peu que cette pauvre femme, d'apparence rustre quoique accorte, connaisse cette pièce qui n'avait jamais été écrite. Je la considérais un moment. Elle ne me remarquait plus, semblait avoir des difficultés à suivre le tempo des hautbois et des fifres. Elle en était au passage le plus délicat, celui de l'intermezzo, lorsque je remarquai soudain une jeune fille qui s'approchait de l'échoppe ambulante.

 

Collants troués, écharpe de laine mitée, bonnet dont la couleur initiale aurait tout aussi bien pu avoir été le vert que le jaune, elle avait l'air de pas grand chose. Elle s'était arrêtée à quelques mètres de nous et je sentais que la connivence commerciale qui me liait à ce moment à la vieille marchande lui était un obstacle. Voulait-elle approcher ? Ou non ? Voulait-elle des marrons ? Ou pas ? Elle avait remarqué que je l'avais remarquée et cela avait semblé avoir eu ralenti les attitudes velléitaires dont je la devinais coutumière

 

_ « Comment cela pouvait-il expliquer cela ? » m'interpellais-je soudain. Pourquoi cette jeune fille – dont je devinais la beauté sous le rideau de crasse la nappant – s'était-elle arrêtée à environ trois mètres cinquante ? Peut-être un peu moins ?

 

_ « Il y a anguille sous roche » murmurais-je, sans m'apercevoir que ces mots avaient effectivement franchi la barrière de ces lèvres qui m'attirèrent si souvent les compliments de la gent homosexuelle. La vendeuse, qui finissait en piano une partie qui se devait de l'être
en pianissimo, leva sur moi son unique œil – je remarquais au passage l'absence de sourcil au dessus dudit organe.

 

_« Chez Legros, vitupéra-t-elle, il y en a »

 

_« De quoi ? » demandais-je, interloqué et ombrageux.

 

_« Des anguilles, répliqua la bougresse. Chez Legros. Les meilleures du quartier » marmonna-t-elle, tout en donnant à l'aide du couvercle de son poêle le dernier coup de cymbale du concerto.

 

Rasséréné, je fouillais dans ma poche et tentais d'en extraire l'étui à cigarettes dans lequel les restes de ma dépendance côtoyaient une photo dédicacée d’Alain Chamfort. J'ouvrais la boîte, attrapai avec une retenue de circonstance l'objet de mon besoin et, comme tout fumeur digne de ce nom, je commençais de tâter de mes doigts agiles mon manteau en skaï, afin de rechercher tactilement le petit objet rectangulaire qui m'aiderait enfin à assouvir mes pulsions et dont le nom m’échappait au moment où je prononçais ces quelques lignes. Après quelques secondes de recherches infructueuses, je pris un air contrit, me rappelai l'avoir oublié sur la table du café dans lequel, pour faire honneur à son nom, j'avais pris un breuvage du même nom, le matin même.

 

_ « Fichtre ! gloussais-je, tout en continuant de promener mes ongles limés sur le devant de mon paletot. Comme disait le poète, continuais-je sur le ton de la boutade, pas de feu...pas de feu ! » Et riais grassement, d'un rire de fin de banquet, à cette blague éculée.

 

 

A ces mots, la jeune fille illumina son visage d’un sourire mirifique, un sourire enjôleur, un de ceux pour lequel le diable aurait vendu son fils, si les deux avaient existé. Elle s’approcha de moi et je pus mieux la voir.

 

Son visage était tant maculé par la crasse qu'il était quasiment impossible de deviner dans quelle tranche d'âge elle se trouvait. Je la devinais certes jeune, mais ne pouvais en être sûr. La boue sur son faciès se craquelait par endroits, ce qui lui donnait l'air d'un gâteau, et ses dents, étrangement blanches, semblaient être des caillots de farine oubliés là par un boulanger étourdi. Elle sentait en outre légèrement le champignon, ce qui provoqua un furieux effet sur mon ventre.

 

_ « Elle me donne faim, cette petite » ne pus-je m'empêcher de penser.

 

Il me fallait trouver un moyen de l'aborder.

 

 

_« Combien pour le petit chien dans la vitrine ? » claironnais-je de ma voix la plus suave, tout en montrant à l'aide de mon index un étal de chiens derrière lequel un homme, également crasseux, se tenait. Celui-ci ressemblait étonnement de par ce trait à la jeune fille que j'avais justement interpellé ; je croyais déceler un lien de parenté.

 

_ « Le joli petit chien jaune et blanc ? » me demanda-t-elle, tout en mimant de son indicible sourire le drapeau du Vatican. « Je ne sais pas. Demandez plutôt à mon père. Moi, je vends des allumettes. » et de s'approcher de moi, me tendant une boîte pleine de ces objets que je convoitais à cet instant là plus que tout, sauf peut-être qu'une tranche de veau grillée, à condition qu'elle ne soit pas trop cuite.

 

Je ne savais trop quoi faire. Cette apparition soudaine avait freiné d'un coup d'un seul mes intentions premières. Allais-je manger les marrons que la vieille ne tarderait pas à me présenter ? Allais-je acheter des allumettes, tout en sachant que mon pécule ne me permettait pas de me payer les deux ? Allais-je aller chez Legros, manger des anguilles ?
Mon cerveau ne fit qu'un tour. Je m'approchais de la jeune fille, lui tendit mon unique billet de cinq cents, allumais ma cigarette, puis, tandis que la borgne me regardait de son air bourru,
je repartis sur l'asphalte détrempée et encore luisante de la gelée passée, me dirigeais prestement vers Unter den Linden, descendais vélocement les escaliers et pénétrais dans le RER qui devait me ramener dans mon huis.

 

Par Gonzague Loumintope
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Mercredi 26 juillet 2006

Le jeune écrivaillon explique 

à un sien ami les raisons 

qui le poussèrent à ne pas passer le voir…

 

 

 

 

Pêche Melba culpa  

 

Pêche Melba culpa. Oui, flagelle moi, tant que tu veux, avec ta vigueur que je devine vive, sois certain que j'ai conscience que je ne mérite que cela. Mais que je te narre les raisons de mon non-passage dans ton huis, que je te remercie au passage de m'avoir proposé, pour ne pas dire ouvert.

 

À ma descente du TER Paris-Grenoble-Clermont-Ferrand-Tulles-Saint-Pierre-des-Corps-Lille-Strasbourg-Paris-Colmar-Bruxelles-Londres-Perpignan-Barbezieux-Bordeaux-Saint Jean, voilà t'y pas que deux gars endimanchés et refoulant du goulot comme un bulot alcoolique au troisième degrés s'approchent de moi et me font signe de lever les mains très haut dans le ciel, comme pour, je les cite, «montrer que deux avions s'approchent dangereusement de quelconques tours ». Moi, peu farouche, surtout à la suite du léger périple que je venais d'effectuer, m'exécute avec force vélocité. Et voilà t'y pas qu'ils me tombent dessus à bras raccourcis, prétextant un quelconque rapprochement entre le geste innocemment reproduit par mon auguste personne et la gestique, apparemment bien connue de la maréchaussée, d'un terrible terroriste albanais. Ou togolais, je ne sais plus très bien. Ils m'emmenèrent sans déménagement illico presto au poste de commissariat de police le plus proche, c'est-à-dire à une bonne demie quatraine de kilomètres, pour ne pas dire deux. Ils me harcelèrent de questions, me demandant notamment si j'avais déjà eu des rapports avec un certain André Mineur, né Mineur, qui aurait logé avec ma femme, elle aussi de sexe féminin, comme la sienne, la nature est bien faite, je le reconnais. J'avais certes déjà eu écho du bougre, et je le savais rusé de très prés, grâce aux conseils avisés de sa maîtresse, elle aussi divorcée de fraîche date, comme la mienne, le monde est petit, je l'avoue.
Je ne trahis toutefois pas le bougre, le connaissant de réputation.

Mais les corniauds en voulaient plus encore. Les maigres mensonges dont j'avais abreuvé leurs tempes agiles et menues ne passèrent pas, et il se ruèrent de plus belle sur moi, me laissant entendre que si je parlais pas, j'aurais tôt fait de me retrouver dans le premier charter à destination de Zagreb; ce que, sincèrement, je ne compris pas vraiment.

 

_« Pourquoi Zagreb ? » maugréai-je, à demi conscient.

 

_« Ah, AH…tu ne le sais pas encore. Tu verras quand tu y seras. Zagreb les yeux ! »

 

 

Pris d'une panique d'autant plus sourde que j'étais aveuglé par la colère, je restais muet. Je ne me souviens que du bruit sourd d'une bouteille de liquide de frein sur la tempe. Je perdis conscience….

 

 

 

 

Je me réveillais avec un mal de crâne d'autant plus violent que la pression atmosphérique et le vent de force 3 à 4 Beaufort laissaient présager de la pluie pour le lendemain.

                  _ « C'est la fête au paysan… » songeai-je, tout en contemplant le magnifique ciel croate qui s'offrait à moi.  J'étais sous un pont superbement orné de symboles cabalistiques qui s'offraient impudemment à mon œil aguerri. Des longues tiges soutenues par des ballons apparemment velus n'étaient pas sans rappeler les premières œuvres de Chagall. Plus loin, ça et là, des bigorneaux se faisaient enfiler par les tiges en question, tout en refusant aimablement aux ballons l'entrée de leur sanctuaire.

 

 

_ « Quelle poésie… » marmottais-je. « On n'a pas ça chez nous. » et de me mettre en chemin. Je vadrouillais allégrement, songeant que, pour peu qu'on me questionne, j'affirmerais qu'il s'agissait là d'une jolie journée. Les affres des heures précédant mon atterrissage involontaire sous ce pont zagrébois me semblaient étrangement lointaines, alors que pourtant, comme leur nom l'indiquait, elles n'étaient pas bien lointaines. Tandis que je passais devant la Basilique, une petite vieille vint me dire, en français, ce qui ne laissa pas de me surprendre :

 

 

_« Le concert de Mozart est là »

 

 

_ « Mmmmhh » songeai-je…« Basilique…Mozart est là…je me ferais bien une pizza, moi »

 

 

 

 

Après une pizza extraordinairement dégueulasse, tellement grande que je la dégustais sur le pouce, je retournais à la basilique pour voir le concert du colon. Lors de ce trajet… ma foi fort peu intéressant, si peu intéressant d'ailleurs qu'il ne doit la dénomination de trajet que parce que je veux bien la lui donner ; un trajet n'a pas besoin de péripéties particulières pour s'appeler ainsi, ce que je trouve dommage, soit dit en passant, car les trajets ne se valent pas. Il y a des bons et des mauvais trajets. Des intéressants et des pas intéressants. C'est un manque de respect envers les bons trajets que de leur donner le même nom qu'aux trajets moins bons. Je suis donc pour une débaptisation des mauvais trajets. Je les appellerai par conséquent à partir de tout de suite : skreul. Lors de ce skreul, donc, j'eus la nette impression que des yeux m'épiaient. Me retournant à plusieurs reprises, je vis que deux silhouettes tentaient maladroitement de se camoufler derrière des thuyas, ce qui, vu la taille du tronc, est à la limite de la débilité profonde. Mais je continuais mon skreul. Les apparitions se firent moins fréquentes, pour ne pas dire sporadiques. 

 

 

Le concert de Mozart fut assez chiant. Surtout que le biniou était mal accordé. Je souhaitais quand même féliciter les artistes et m'empressais subséquemment vers les toilettes pour dames, spécialement bâties à côté des coulisses, par un souci de commodité pour les musiciens. Et là, voilà t'y pas que les deux bougres de la gare St Jean de Bordeaux me retombent sur le coin du museau de la figure et vlan, vas- y que j'te cogne, et paf, vas-y que je te matraque à coup de pommeau d'arrosoir, et en ni une ni deux, en moins de temps qu'il n'en faut pour comprendre un discours de Jean-Marie Le Pen, je me retrouve au tapis. 

 

 

J'eus juste le temps de voir que le trompettiste avait la varicelle. Je perdais connaissance.

 

 

 

 

Je me réveillais en même temps que mon cerveau. Ce n'était bien évidemment pas la première  fois ; mais cela me plut fortement. Alors que je me disais que Zagreb puait autant que ma bien belle ville natale, j'ouvrais les yeux et remarquais estourbi que la ressemblance ne s'arrêtait pas à l'odeur. J'étais dans une ruelle qui était en tout point identique à celles que mes pieds avaient foulées, enfant, alors que je me gargarisais de soupes de poissons, sous l'œil réprobateur mais amusé de la tenancière du bordel dont j'étais à la fois visiteur et client occasionnel.

 

 

_ « Comment cela se puisse donc être ? soufflai-je. Hier encore, j'avais vingt ans, je caressais le temps, et jouais de la vie comme on joue de l'amour, et je vivais la nuit, sans compter sur mes jours qui fuyaient dans le temps » ne puis-je m'empêcher de murmurer,  prenant à témoin un chasseur qui passait justement par là. Je demandais alors à une vieille qui vendait des tours Eiffel en faux cuivre l’heure du jour et le jour en question.

 

 

_ « Le 19 heures 10 du 14 octobre. Dépêchez-vous. France 3 Aquitaine commence dans 2 minutes ! ».

 

 

_ « QUOI !?! Vociférai-je. Vous n'auriez pas pu me le dire plus tôt ?!?! »

 

 

J'avais 21 minutes et des harengs pour choper mon train. Par chance, j'étais aux Capucins. Le trajet se fait en un coup de cuillère à pot. Je prenais le train qui devait m'accompagner à Paris Gare Montparnasse, d'où je pris la navette qui m'amena à Orly, d'où je pris l'avion pour Berlin.

 

 

Bref, comme tu peux le voir, cher ami, ce n'est pas de ma faute. Je suis de retour à Berlin. Mais, connaissant ta magnanimité, je sais que tu ne m'en tiendras pas grief.

 

 

Par Gonzague Loumintope
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Jeudi 14 septembre 2006

Elisabeth. 

 

            _ «Comment en est-on arrivé là ?» maugréa le sac de sable.

Elisabeth, surprise, toisa le gros tas sur le sol et remarqua avec un effroi grandissant que le sac en question n’en était pas un, qu’il était vivant. Mi tas, mi homme, mi sable, il s’empiffrait de cacahuètes et de rutabagas, tout en devisant tranquillement avec le trépied. Le verre de bière à son côté était censé faire passer le tout.

La jeune fille regardait la scène, le souffle coupé. Le trépied discutait posément avec le tas, comme si cela eût été la chose la plus naturelle qui soit. Elisabeth voulut interrompre leurs palabres, elle voulut faire remarquer au trépied l’absurdité de la situation ; mais, dans son geste, elle entendit le mot « bouvreuil » et, d’une oreille attentive, elle regarda la scène... 

Le tas de sable s’appelait a priori John, à moins que cela ne fût un pseudonyme. C’était possible après tout. Henri Beyle avait bien eu un pseudonyme, par exemple. Le prince Charles, non, également par exemple. John avait la cinquantaine, mais il faisait bien plus. Il était bien pâle, avait ce teint un peu siliceux que tant de spécialistes connaissent. La pelle en plastique bleu qui trônait vaillamment sur son flanc conférait toutefois à sa démarche lancinante quelque chose qui ressemblait vaguement à un espoir avachi. 

            _ «  On n’est pas les plus malheureux, tout de même... » soupira le barman, un vieil albanais hémiplégique dont la femme était elle aussi trapéziste. De ses mains encore agiles, il séchait un gros bock en céramique bleue. 

            _ «  T’as bien raison » murmura John sur le ton de la confidence. Et, d’une voix embuée de regrets indicibles, il termina : « Y’a des gens qui souffrent bien plus que nous. Henry de Montherlant, par exemple. Ou Alain Prost, notamment »  

Elisabeth n’en croyait pas ses oreilles : « Henry de Montherlant ? ! ? ! »  

            _ « Je croyais qu’il était mort » interrompit-elle presque involontairement ce soliloque. La jeune fille regrettait déjà sa phrase. Le ton qu’elle avait pris était celui de ces gens qui croient qu’ils ont quelque chose à dire...  

 

Le tas leva sur elle un teint formidablement sablonneux ; des alluvions perlaient des agates qui lui servaient approximativement de regard.

 

            _ « Il est mort, je le sais...murmura-t-il. La douleur n’attend point le nombre des années » paraphrasa-t-il mal Rodrigue. « Mais qui êtes vous ? » continua John.

 

Elisabeth se refusait catégoriquement à discuter avec tout être non organique. Les seules exceptions à cette règle étaient les cabines téléphoniques et les distributeurs de boissons, chaudes ou non. Le fait que le tas connaisse Henry de Montherlant et le Cid atténua toutefois ses réticences légitimes. Elle se présenta.

_ « Mon nom est Elisabeth. Elisabeth Descène. » et la jeune fille lui tendit une perche qu’un athlète bourré, ou distrait, ou les deux, avait oublié dans un coin un peu poussiéreux. John refusa aimablement, prétextant un quelconque mal de crâne.

 

            Le bar dans lequel ils se trouvaient tous les trois avait pour nom « Mogadiscio ». Il portait d’autant plus mal son nom que les pieds du barman, qui se nommait Fitzgerald, n’avaient jamais foulé d’autre sol que celui de Laval. Sauf une fois, où il était allé à Rennes ; et encore, c’était pour chercher une caisse de vin doux. La télé, au dessus de l’oubli du sportif, diffusait de vieilles images en noir et blanc d’attentats à la voiture piégée. Probablement en Libye, vue la qualité des images. Elisabeth regardait distraitement les corps un peu mutilés, lorsque la curiosité rongea un peu plus encore les maigres cloisons de sa retenue. Afin de reprendre un peu de courage, elle but une grosse lampée de verveine.

 

            _ « Comment connaissez-vous Henry de Montherlant ? », demanda-t-elle, après s’être essuyé la bouche d’un grand revers de main. « Et surtout, pensa-t-elle, pourquoi plus Henry de Montherlant que Romain Rolland, par exemple...Cela cachait-il quelque chose ? »

 

John, qui avait l’air de ces hommes qui savent lire dans les pensées, sourit en coin.

            _ « Parce qu’on était copains, à une époque, marmotta-t-il, comme pour s’excuser. Je le vois encore s’agripper à moi, me souffler à l’oreille que je suis et resterai toujours dans son cœur, même lorsque celui-ci sera atrophié par l’excès d’assurance plus ou moins cultivée » John reprit une lampée de bière. « Nous étions comme cul et chemise, continua-t-il. Il plongeait souvent ses yeux condamnés dans mon regard ébahi et il pleurait, doucement, comme on pleure après une défaite de l’AS Nancy Lorraine. Tous les week-ends. Mois après mois, années après années ». John renifla un peu.

 

Elisabeth ne pouvait pas croire à cette histoire. En premier lieu, parce que le tas avait, selon ses propres dires, la cinquantaine. En ce sens, même s’il avait effectivement connu Henry de Montherlant, cela aurait été alors que l’écrivain avait déjà au moins vingt ans. La jeune fille voyait mal un adulte murmurer à un tas de sable qu’il resterait toute sa vie son copain d’amitié. En réfléchissant, elle s’aperçut qu’elle avait oublié le second lieu. Quoiqu’il en fût, soit John mentait sur son âge, soit il mentait tout court.

 

            _ « Je m’excuse par avance pour mon indiscrétion, mais quel âge avez-vous ? » demanda Elisabeth, avec une pointe d’ironie que John perçut assez facilement.

 

Il sourit gentiment, eut un air de battu glorieux. « Vous m’avez bien eu...soupira-t-il. J’ai 102 ans. Mais chez nous, les tas, l’âge reste un sujet assez tabou. On donne plus facilement des données biaisées que chez vous, les non-tas. Ne voyez surtout aucune condescendance dans le terme « non-tas » » termina-t-il enfin, au grand soulagement du barman qui commençait à sentir que John ne boirait, à cette allure, qu’une seule bière ce soir là.

 

            _ «  La petite sœur, tavernier ! Je vais pas repartir sur une seule jambe ! » héla John Fitzgerald.

 

Ravi, le percolateur déglutit bruyamment l’alcool. L’ambiance était un peu sordide, dans ce bar malfamé. Elisabeth avait choisi ce local par hasard, sûre de ne pas se faire stupidement draguer par quelque gigolo endimanché, portant mocassins et chaussettes blanches. En franchissant la porte battante qui devait la conduire dans ce trou, elle ne voulait que boire une verveine, peut-être deux. Et voilà qu’elle discutait avec un tas de sable qui prétendait avoir connu Henry de Montherlant…

 

            La jeune fille s’était légèrement perdue dans ses pensées. Lorsqu’elle se retourna vers John pour lui demander ce qu’il pensait de l’œuvre de l’auteur, le tas avait disparu. Elle tourna la tête dans tous les sens et finit par le repérer.

 

            _ « Quelle célérité ! » songea-t-elle, en remarquant que John venait d’enfourner une pièce de 5 cents dans le juke-Box. Peu après un soupir tout aussi siliceux que son teint, le tas appuya sur la touche 14, et Alain Chamfort se mit à chanter « Manuréva ». Le trépied, un peu délaissé, fit signe à Fitzgerald qu’il voulait la même chose, à savoir la même chose. Le barman s’exécuta et lui servit la même chose.

 

            La dernière phrase qu’Elisabeth entendit fut : « Où es-tu Manuréva, dans les glaces de l'Alaska ? À la dérive Manuréva ? » Elle poussa par la suite la porte battante et elle sortit dans la nuit glacée. Dans la neige, il y avait des souliers qui étaient oubliés. Elle les ramassa et partit dans son huis.

 

 

 

 

 

 

Par Gonzague Loumintope
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Jeudi 19 octobre 2006

Alors Jésus se tourna vers Marc et lui dit:


     _ «Amen, amen, je vous le dis tout de go : Heureux les pauvres de cœur : le royaume des cieux est à eux. »
Marc, qui ne comprenait pas forcément tout de suite ce qu’on lui disait, demanda :

            _ « Rabbi, qu’entends-tu par « pauvre de cœur » ? Insinues-tu que mon cœur est pauvre ?  Ou veux-tu seulement dire, métaphoriquement, que ceux qui n’ont pas inventé l’eau tiède auront aussi un rôle à jouer dans ce fameux royaume dont tu nous parles depuis trois ans déjà et qui semble être à l’avenir immédiat ce que Paul Eluard est à la poésie ? »

Alors Jésus sourit, soupira, il se tourna vers Jean, celui qu’il aimait, et il lui dit :


            _ « Heureux ceux qui consolent ceux qui se sont fait frapper sur la joue droite. Le royaume des cieux est à eux ».

Et il envoya un grand plomb dans la gueule de Marc, avec une telle violence que celui-ci chut lamentablement sur les dessins que Jésus avait faits sur le sable, juste avant la lapidation avortée de Marie-Madeleine. Voyant que Marc venait de foutre en l’air son travail, Jésus tabassa fou de rage le jeune homme qui, en voulant de débattre sur le sol, détruisit plus encore les pseudo oeuvres du Rabbi. Tout en frappant dans les côtes déjà ensanglantées du futur évangéliste, Jésus gueula :

          _ « Amen, amen, je vous le dis : Heureux ceux qui ont faim et soif de justice : ils seront rassasiés. Heureux les miséreux, ils obtiendront miséricorde, même s’il n’y a aucun rapport entre les deux. Si vous vous faites frapper sur la joue gauche, tendez l’autre joue. »

Après avoir écrasé la main de Marc qui tentait d’attraper un tesson de bouteille qui traînait là, Jésus continua sur le même ton :

_ « Aimez vos ennemis, comme je vous ai aimés ; et votre prochain pareil. Séparez l’ivraie du blé, et l’oseille aussi. Quand les chevaux sont fourbus, donnez-leur de l’avoine. Tant va Marie-Madeleine au puits qu’à la fin elle se casse. Qui vole un oeuf vole un bœuf. Cogito ergo sum. Alea Jacta est !» et il sauta, le coude en avant, sur la clavicule de Marc, qui se brisa, vu le bruit, en au moins 7 morceaux assez distincts. La clavicule, pas Marc.

Un peu essoufflé, franchement poussiéreux, Jésus se releva, passa la main sur son front, épousseta sa toge en toile de jute, et il termina :

_ « Si on vous demande d’où votre force spirituelle vient, tendez la joue gauche. » et il cracha à la gueule de Marc qui pleurait toujours.

Les pharisiens étaient étonnés. Certains murmuraient : « N’est-ce pas là Jésus, le Nazaréen, le fils de Joseph et de Marie, celui qui a échangé de l’eau contre du vin à Cana ? » D’autres répondaient : « Si ». Les premiers disaient alors : « Ah ».

 

Le Maître les avait entendus. Il leur dit : 

            _ «  Hommes de peu de foi ! Comment vos cœurs peuvent-ils rester aussi sourds ? Voyez ! Les malades se portent mieux ! Les aveugles entendent mieux ! Les sourds entendent mieux ! Les estropiés aussi ! » Jésus prit la main de Marc, l’aida à se relever. « Heureux ceux qui aident un homme à terre...» et, après un doux sourire, il lâcha le jeune homme qui retomba en hurlant sur sa clavicule broyée.
            _ «  Heureux ceux qui s’amusent d’un rien. Le royaume des cieux est à eux. »

Par Gonzague Loumintope
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Mardi 6 février 2007

"Ça ne veut pas rien dire"

LUNE DE MIELE

_ « Ah, AH ! » persifla-t-il, et de psalmodier la liste des courses qu’il lui fallait entreprendre.

_ « Et des tomates !! » beugla-t-il sournoisement à l’encontre du réfrigérateur en granit bleu qui, si l’on en croyait la couleur des légumes présents dans le bac, recevait avec une réticence phénoménale tomates, concombres ou encore poivrons. 

_ « Et des courgettes !! » mugit-il triomphalement.

 

 

 

Le frigo resta de glace. Il cherchait probablement à masquer la gêne amusée que le jeune homme inspirait. Il en avait vu d’autres, ce Miele à la surface azurée, liserée de sauce ravioli. Il avait vécu des moments bien plus graves, des instants où des pieds enveloppés de godillots aux semelles de plomb s’approchaient violemment de son armature, des moments où des enfants friands de désobéissance légitime esquissaient de leurs doigts boudinés des mouvements enclins à assouvir tout autant leur gourmandise que la colère de parents assoiffés de punitions inutiles.

Ces mêmes enfants l’avaient un jour connecté au TO7 des mêmes parents. Ses plombs avaient bien sûr sauté, la cuisine avait brûlé à moitié. Mais il avait tenu le coup. Ce Miele avait supporté avec courage les autocollants Panini représentant les joueurs remplaçants de Gueugnon, de Grenoble ou encore de Montluçon, de même que des post-its de soutien au Téléthon, à la Fédération Française de Tir à l’Arc ou encore aux paysans du Larzac. Des dizaines de canettes de soda et de bière avaient déjà explosé dans son freezer. Du gratin de pâtes était resté 173 jours collé sur sa paroi du fond ; on avait dû l’enlever au papier de verre. Frigo imperturbable, il était toujours d’attaque.

Et là, tout de go, sans prévenir, ce gueux tentait de lui faire peur à coups de courgettes ?! C’en était trop, et s’il avait su rire, il aurait rabattu les oreilles du malandrin.

_ « Et des aubergines ! » hurla, écumant de rage, le nouveau propriétaire de l’objet.

Ce garçon n’était pas un mauvais bougre. Et, en toute sincérité, si le frigo avait voulu voir et savoir son histoire, il n’aurait pas fait preuve d’un tel cynisme et aurait accepté sans rechigner les quelques légumes que le jeune homme s’évertuait, jour après jour, à agencer adroitement dans le bac en plexiglas. Et là était le couac. La souffrance et l’expérience personnelles pesaient si lourd sur les étagères de la machine que celle-ci se refusait à tout compromis. Le dialogue était volontairement impossible. Et ce soir, en rentrant chez lui, le jeune homme remarquerait une nouvelle fois que sa persévérance et son espoir n’avaient apporté rien d’autre que de nouvelles moisissures sur les fruits et légumes qu’il avait achetés.

Par Gonzague Loumintope
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Jeudi 8 mars 2007

La nuit dernière, Raymond Aron m’est apparu en songe.  

 

J’étais comme à l’accoutumée allongé sur le dos, renâclant tout mon soûl, lorsque je sentis soudain une brise froide et humide d’autant plus étrange que j’étais certain d’avoir fermé les fenêtres et tiré les rideaux en coton vert.

            _ « Maman ? » que j’appelais ma maman, connaissant sa propension à visiter mes rêves, surtout quand il fait froid et que je n’ai plus de chaussettes.

 

            _ « Gonzague ! » murmura une voix masculine comme sortie d’outre-tombe. 

 

Rasséréné, j’ouvrais les yeux. Au dessus de moi, comme tenu par le fil de l’imagination, Raymond Aron flottait, dans un grand drap aux couleurs du Danemark. Il avait ses deux bras tendus en avant, comme un plongeur, et les jambes écartées, comme un nageur. Il me fallut quelques secondes avant de le reconnaître. Ce sont ses oreilles qui me mirent sur la voie. 

 

            _ « Telly Savalas ! » ne pus-je m’empêcher de murmurer. Le cigare y jouait pour beaucoup.

 

            _ « Non, Gonzague. Je ne suis pas plus commissaire de police que toi taxidermiste. C’est moi, Raymond, te souvient-il ? » termina l’apparition.

 

Je m’ébrouais un peu. Bizarrement, au moment où je remuais ma nuque virile, je me demandais si être ou ne pas être était vraiment la question. Etrangement, en voyant le Raymond ainsi, en rouge et blanc, j’eus très envie de foutre une bonne rouste à mon oncle. Et  je me vis soudain vêtu de blanc, dormant apparemment sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles.

 

            _ « Raymond ! que je dis à Raymond. Que veux-tu de moi ? Cela fait bien longtemps ... Je ne suis sûr de pouvoir répondre à tes questions, si c’est la raison pour laquelle tu me réveilles à trois heures trente du matin ! ».

Après avoir fait une gentille réflexion sur mon goût (rapport à la couleur du réveil matinal que j’avais déniché trois jours auparavant dans une petite brocante de la Badstrasse, à Berlin), il me demanda si j’allais bien. Je lui dis que oui. Il en fut apparemment soulagé. Je ne lui renvoyais pas la pareille pour des raisons qui me semblent assez logiques.

_ « Gonzague ! » (les fantômes ont une impressionnante facilité à répéter les prénoms). Il faut que tu venges mon nom ! Il est utilisé à tous bouts de champs par des imbéciles qui ne m’ont compris que parce qu’ils voulaient me comprendre. Sauve-moi ! Entreprends quelque chose ! »

J’aime bien le Raymond. Je l’avais déjà défendu, à deux, trois reprises et ce malgré des divergences sur le fond. Mais là, c’était un peu trop. On n’était plus en 68.

_ « Raymond ! Mon ami ! Je n’ai plus le pouvoir d’antan. La médiocrité et la vulgarisation ont pris leurs quartiers d’été, d’automne, d’hiver et de printemps, ici bas. Et, étant devenues règles universelles, il est très ardu de faire entendre raison à ces imbéciles, comme tu les nommes gentiment. »

            Raymond  me regarda alors de ses yeux malicieux. Il prit dans sa main droite son cigare.

 _ « Médiocrité et vulgarisation sont les signes avant coureurs d’une chute lamentable. Tous ceux qui, après avoir connu la gloire, se renferment dans ces signes, pourrissent. Et sur leur humus poussent des fruits plus aguichants ».

Après cette phrase, il reprit son cigare en bouche, me sourit ; puis, après un clin d’oeil avenant, il repartit, non sans avoir oublié de refermer la fenêtre. En rabattant les vitres, je le regardai s’enfuir. Il évita un gros frêne, bifurqua vers le lieu-dit de « L’âne incontinent », nommé ainsi en l'honneur de l'âne de Jacqueline Holderbergue, retrouvé là, mort, noyé dans son urine. Après s'être arrêté un instant devant la statue équestre érigée en souvenir du pauvre animal, Raymond finit par disparaître dans la nuit glacée.  

_ « La mort ne change pas son homme » fut ma dernière pensée.

Par Gonzague Loumintope
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Lundi 21 mai 2007

Les enfants jouaient toujours avec l’anguille que le plus gros d’entre eux, un dénommé Henri-Charles, avait caché dans son maillot de bain. Les maîtres nageurs, les MNS, comme on dit dans le jargon, étaient tant absorbés par leur partie de crapette qu’ils n’avaient pas aperçu l’animal.

 

 

Henri-Charles, garçonnet grassouillet au physique rappelant vaguement celui de Michel Galabru, avait fait entrer le poisson en douce, espérant, comme à chaque fois, qu’une découverte de ce type changerait le regard biaiseux et teinté de condescendance infantile des autres garnements- sans pour autant attendre de la clique en question autre chose qu’une reconnaissance tacite. « Foin d’effusions ! » était le Credo d’Henri-Charles. Il était le souffre-douleur de la troupe. Sa trouvaille devait faire changer les choses. L’anguille devait servir de sésame

 

 

La cruauté enfantine se développe aux alentours de 7-8 ans. Auparavant, c’est la curiosité qui prime. Mais cette curiosité ne laisse absolument pas sa place à la cruauté, bien au contraire ; elle l’accompagne sournoisement, comme la faux accompagne la mort, les nausées la grossesse, le ketchup les frites. L’inventivité à cet âge est merveilleuse. Elle est également la plupart du temps involontaire, ce qui explique l’absence généralisée de remords lorsque les actes sont répréhensibles ou considérés comme tels.

 

 

Au moment où l’anguille, sous les « hourrah » de la troupe, dépassa la troisième bouée, Kévin, petit mais trapu garnement et qui faisait office, en l’absence de plus barraqué, de chef, Kévin, disais-je donc, sauta du bord du bassin et s’écrasa gaiement sur ladite bouée. L’animal effrayé se fraya un passage entre les jambes imberbes des garçons, elle dévala à grandes enjambées circonspectes les marches du perron, glissa sur un glacon oublié là par un vendeur distrait, elle pénétra dans le conduit d’écoulement et termina sa vie en sushi.

 

 

Du moins, à en croire les morceaux de viande qui surgirent après seulement quelques minutes de la pompe de gauche, l’anguille n’avait eu que peu de chances face aux lames acérées du sanibroyeur que les employés municipaux avaient ludiquement fait installer l’été précédant. Après un instant d’incrédulité morbide et de fascination du même tonneau, les gamins se ruèrent sans coup férir vers les séquelles piscicoles et ils entamèrent une bataille toute aussi rangée qu’enjouée avec les lambeaux de chair relativement tendres de feu l’animal. C’était émouvant comme un concerto de Bach, touchant comme une Madone de Raphael, charmant comme un petit matin d’été, quand les oiseaux pioupioutent innocemment la mélodie du bonheur sur de frêles arbustes aux branches chargées de baies gorgées de jus de baie.

 

 

Les MNS, troublés dans leur partie de cartes, gueulèrent de concert un « Suffit !» aussi vigoureux que s’il avait été asséné par Stephen Hawking, et leurs nez respectifs replongèrent dans les valets de trèfle et les huit de carreau.

 

 

Kévin, debout sous le panneau « Il est interdit de faire pipi dans le bassin ! » observait le Verdun aquatique avec la fierté et la bonhomie du chef. Après quelques secondes, il sourit, s’approcha doucement d’Henri-Charles qui était sorti de l’eau, il lui tapota sur l’épaule.  « Je suis fier de toi, annonça de manière un peu péremptoire le garcon au poissonier occasionnel. A partir d’aujourd’hui, tu n’es plus Henri-Charles. Tu es « Big Fish ». Accepte ces quelques peintures de guerre. » Et Kevin barbouilla à l’aide d’un morceau d’anguille les bajoues déjà visqueuses du nouvel adepte.

 

 

La courte cérémonie d’investiture terminée, le regard embué de larmes, « Big Fish » se retourna vers les autres, vit comment ils lui souriaient, des filets de chair pendouillant encore de leurs cheveux mouillés. Les gamins se dirigèrent alors vers lui, furent obligés de se mettre à 5 pour le soulever, puis ils le transportèrent en héros dans les vestiaires tout en chantant : « Il est des nô-ôtres! »

 

 

Par Gonzague Loumintope
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