Ballade en Ut mijeur
Ballade en Ut mijeur
Il vivait solitaire et il le vivait mieux
Que mal accompagné d´un quelconque autre vieux
Il avait 50 ans ou peut-être 60,
Cela ne compte pas quand on se désenchante
Si l´on avait voulu compter tous ses hobbies
Les doigts d´une main auraient largement suffi,
Boire était le premier, décuver le second.
Le premier lui sifflait le tiers de son pognon,
Le troisième et dernier était le plus marrant :
Tirer sur les cyclistes avec des balles à blanc
Et rien ne l´empêchait de compiler les deux,
Avant de canarder de picoler un peu.
Et les vélos tombaient, effrayés, consternés,
Ne pouvant pas savoir qu´ils étaient mitraillés
Par un fusil chargé de munitions factices,
Ils juraient, ils pleuraient, réclamaient l´armistice
Le chemin qu´ils prenaient était dans un hameau
Où six granges et six fermes posées sur des coteaux
Pouvaient facilement abriter un tireur,
Si bien qu´ils ne savaient d´où venait la terreur
Quand notre ami lassé par cet aimable jeu
Décidait d´arrêter du moins un mois ou deux
Les guignols en vert ou en jaune ou en rose
Revenaient de plus belle en défendant la cause
Que la route est à tous et ils le criaient fort.
Ce faisant ces crétins réveillaient l´ivre mort.
Ils n´avaient pas besoin d´une provocation
pour se jeter avide sur ses munitions.
À coté de son lit sans la sécurité
Son fusil déjà pointait les maillots mouillés.
Un jour enfin craignant que le frêle pot aux roses
Ne soit découvert par ces étranges choses
Il sortit de chez lui pour acheter du vin doux,
Et accessoirement des balles en caoutchouc.
Les balles en caoutchouc on ceci de pratique,
Sans risquer de blesser leurs membres athlétiques
Elles laissent néanmoins sur leurs cuisses rasées
Des bleus qui resteront pendant plusieurs journées
Il avait quelque part une encyclopédie
Il la retrouva sous une caisse de whisky
Il voulait s´en servir. Un beau jour résolu
Il tira ses rideaux et goulûment il lut.
« Goulûment » est outré. Il lut les premières pages
Du Larousse tout vieillot qui malgré son grand âge
Donnait un aperçu des drapeaux des pays
Et des différents tons que proposaient ceux-ci.
Quand venait le week-end, il prenait sa lunette
Et observait de loin les couleurs des jaquettes
Alors visant les jambes, cherchant à faire des marques,
Il tentait de reproduire les couleurs du Danemark
Ou bien du Burundi, ou alors du Gabon.
Pour sa culture, cela aurait pu être bon,
Mais il était bourré les trois quarts du temps
Et oubliait bien vite ses chefs d´œuvres charmants.
Vous vous en doutez bien, cela ne dura pas longtemps,
Devenus Arlequins, les sportifs brusquement
Cessèrent de fréquenter cette route maudite,
Ayant tôt fait de raconter à leurs acolytes (anonymes)
Les noires péripéties qu´ils avaient rencontrées
Le hameau s´en trouva plus calme que jamais.
Et notre petit vieux en fut tant attristé
Qu´il en oublia de boire toute une journée
Mais ce qui l´avait chagriné par dessus tout
C´est qu´il avait sept boîtes de balles en caoutchouc
Inutilisées ! Pleines ! C´était un tel gâchis…
(puis un jour, un peu plus tard, environ vers midi)
Il se servit un grand verre de Martini
Et tâtant de sa main sur le vieux canapé
Il trouva la télécommande de la télé.
Sur l´écran, et sur le canal d´Antenne deux
Il les vit ! Ebahi, il n´en crut pas ses yeux
Voici la solution, et la voilà, la chance !
On était en été, il y avait le tour de France…..
Dans la caisse de son coffre, il puisa de l´argent
Acheta de la bière du Ricard, du vin blanc
Dans le coffre de sa caisse, il les plaça joyeux
Entre ses munitions et sa belle vingt-deux.
Il suivit les étapes, dormant dans sa voiture.
Et un ami m´a dit qu´à chaque meurtrissure
Qu´il laissait sur le corps des Miguel Indurain
Il avait le regard pétillant d´un gamin.
On ne sait où il est, ni ce qu´il s´est passé
Toujours est-il qu´il n´est jamais retourné
Dans son hameau perdu, là bas sur les coteaux.
Moi, je dirais, vu la saison, qu´il est entre Milan et San Remo.
Gonzague Loumintope.
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