BIG FISH

Publié le par Gonzague Loumintope

Les enfants jouaient toujours avec l’anguille que le plus gros d’entre eux, un dénommé Henri-Charles, avait caché dans son maillot de bain. Les maîtres nageurs, les MNS, comme on dit dans le jargon, étaient tant absorbés par leur partie de crapette qu’ils n’avaient pas aperçu l’animal.

 

 

Henri-Charles, garçonnet grassouillet au physique rappelant vaguement celui de Michel Galabru, avait fait entrer le poisson en douce, espérant, comme à chaque fois, qu’une découverte de ce type changerait le regard biaiseux et teinté de condescendance infantile des autres garnements- sans pour autant attendre de la clique en question autre chose qu’une reconnaissance tacite. « Foin d’effusions ! » était le Credo d’Henri-Charles. Il était le souffre-douleur de la troupe. Sa trouvaille devait faire changer les choses. L’anguille devait servir de sésame

 

 

La cruauté enfantine se développe aux alentours de 7-8 ans. Auparavant, c’est la curiosité qui prime. Mais cette curiosité ne laisse absolument pas sa place à la cruauté, bien au contraire ; elle l’accompagne sournoisement, comme la faux accompagne la mort, les nausées la grossesse, le ketchup les frites. L’inventivité à cet âge est merveilleuse. Elle est également la plupart du temps involontaire, ce qui explique l’absence généralisée de remords lorsque les actes sont répréhensibles ou considérés comme tels.

 

 

Au moment où l’anguille, sous les « hourrah » de la troupe, dépassa la troisième bouée, Kévin, petit mais trapu garnement et qui faisait office, en l’absence de plus barraqué, de chef, Kévin, disais-je donc, sauta du bord du bassin et s’écrasa gaiement sur ladite bouée. L’animal effrayé se fraya un passage entre les jambes imberbes des garçons, elle dévala à grandes enjambées circonspectes les marches du perron, glissa sur un glacon oublié là par un vendeur distrait, elle pénétra dans le conduit d’écoulement et termina sa vie en sushi.

 

 

Du moins, à en croire les morceaux de viande qui surgirent après seulement quelques minutes de la pompe de gauche, l’anguille n’avait eu que peu de chances face aux lames acérées du sanibroyeur que les employés municipaux avaient ludiquement fait installer l’été précédant. Après un instant d’incrédulité morbide et de fascination du même tonneau, les gamins se ruèrent sans coup férir vers les séquelles piscicoles et ils entamèrent une bataille toute aussi rangée qu’enjouée avec les lambeaux de chair relativement tendres de feu l’animal. C’était émouvant comme un concerto de Bach, touchant comme une Madone de Raphael, charmant comme un petit matin d’été, quand les oiseaux pioupioutent innocemment la mélodie du bonheur sur de frêles arbustes aux branches chargées de baies gorgées de jus de baie.

 

 

Les MNS, troublés dans leur partie de cartes, gueulèrent de concert un « Suffit !» aussi vigoureux que s’il avait été asséné par Stephen Hawking, et leurs nez respectifs replongèrent dans les valets de trèfle et les huit de carreau.

 

 

Kévin, debout sous le panneau « Il est interdit de faire pipi dans le bassin ! » observait le Verdun aquatique avec la fierté et la bonhomie du chef. Après quelques secondes, il sourit, s’approcha doucement d’Henri-Charles qui était sorti de l’eau, il lui tapota sur l’épaule.  « Je suis fier de toi, annonça de manière un peu péremptoire le garcon au poissonier occasionnel. A partir d’aujourd’hui, tu n’es plus Henri-Charles. Tu es « Big Fish ». Accepte ces quelques peintures de guerre. » Et Kevin barbouilla à l’aide d’un morceau d’anguille les bajoues déjà visqueuses du nouvel adepte.

 

 

La courte cérémonie d’investiture terminée, le regard embué de larmes, « Big Fish » se retourna vers les autres, vit comment ils lui souriaient, des filets de chair pendouillant encore de leurs cheveux mouillés. Les gamins se dirigèrent alors vers lui, furent obligés de se mettre à 5 pour le soulever, puis ils le transportèrent en héros dans les vestiaires tout en chantant : « Il est des nô-ôtres! »

 

 

Publié dans Pseudo Aventures

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