Raymond

Publié le par Gonzague Loumintope

La nuit dernière, Raymond Aron m’est apparu en songe.  

 

J’étais comme à l’accoutumée allongé sur le dos, renâclant tout mon soûl, lorsque je sentis soudain une brise froide et humide d’autant plus étrange que j’étais certain d’avoir fermé les fenêtres et tiré les rideaux en coton vert.

            _ « Maman ? » que j’appelais ma maman, connaissant sa propension à visiter mes rêves, surtout quand il fait froid et que je n’ai plus de chaussettes.

 

            _ « Gonzague ! » murmura une voix masculine comme sortie d’outre-tombe. 

 

Rasséréné, j’ouvrais les yeux. Au dessus de moi, comme tenu par le fil de l’imagination, Raymond Aron flottait, dans un grand drap aux couleurs du Danemark. Il avait ses deux bras tendus en avant, comme un plongeur, et les jambes écartées, comme un nageur. Il me fallut quelques secondes avant de le reconnaître. Ce sont ses oreilles qui me mirent sur la voie. 

 

            _ « Telly Savalas ! » ne pus-je m’empêcher de murmurer. Le cigare y jouait pour beaucoup.

 

            _ « Non, Gonzague. Je ne suis pas plus commissaire de police que toi taxidermiste. C’est moi, Raymond, te souvient-il ? » termina l’apparition.

 

Je m’ébrouais un peu. Bizarrement, au moment où je remuais ma nuque virile, je me demandais si être ou ne pas être était vraiment la question. Etrangement, en voyant le Raymond ainsi, en rouge et blanc, j’eus très envie de foutre une bonne rouste à mon oncle. Et  je me vis soudain vêtu de blanc, dormant apparemment sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles.

 

            _ « Raymond ! que je dis à Raymond. Que veux-tu de moi ? Cela fait bien longtemps ... Je ne suis sûr de pouvoir répondre à tes questions, si c’est la raison pour laquelle tu me réveilles à trois heures trente du matin ! ».

Après avoir fait une gentille réflexion sur mon goût (rapport à la couleur du réveil matinal que j’avais déniché trois jours auparavant dans une petite brocante de la Badstrasse, à Berlin), il me demanda si j’allais bien. Je lui dis que oui. Il en fut apparemment soulagé. Je ne lui renvoyais pas la pareille pour des raisons qui me semblent assez logiques.

_ « Gonzague ! » (les fantômes ont une impressionnante facilité à répéter les prénoms). Il faut que tu venges mon nom ! Il est utilisé à tous bouts de champs par des imbéciles qui ne m’ont compris que parce qu’ils voulaient me comprendre. Sauve-moi ! Entreprends quelque chose ! »

J’aime bien le Raymond. Je l’avais déjà défendu, à deux, trois reprises et ce malgré des divergences sur le fond. Mais là, c’était un peu trop. On n’était plus en 68.

_ « Raymond ! Mon ami ! Je n’ai plus le pouvoir d’antan. La médiocrité et la vulgarisation ont pris leurs quartiers d’été, d’automne, d’hiver et de printemps, ici bas. Et, étant devenues règles universelles, il est très ardu de faire entendre raison à ces imbéciles, comme tu les nommes gentiment. »

            Raymond  me regarda alors de ses yeux malicieux. Il prit dans sa main droite son cigare.

 _ « Médiocrité et vulgarisation sont les signes avant coureurs d’une chute lamentable. Tous ceux qui, après avoir connu la gloire, se renferment dans ces signes, pourrissent. Et sur leur humus poussent des fruits plus aguichants ».

Après cette phrase, il reprit son cigare en bouche, me sourit ; puis, après un clin d’oeil avenant, il repartit, non sans avoir oublié de refermer la fenêtre. En rabattant les vitres, je le regardai s’enfuir. Il évita un gros frêne, bifurqua vers le lieu-dit de « L’âne incontinent », nommé ainsi en l'honneur de l'âne de Jacqueline Holderbergue, retrouvé là, mort, noyé dans son urine. Après s'être arrêté un instant devant la statue équestre érigée en souvenir du pauvre animal, Raymond finit par disparaître dans la nuit glacée.  

_ « La mort ne change pas son homme » fut ma dernière pensée.

Publié dans Pseudo Aventures

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Dr. Freud 09/07/2007 01:19

Muttersöhnschen. Geh doch zu deiner Mamie. hee hehhehe