Azraël

Publié le par Gonzague Loumintope

"Ça ne veut pas rien dire"

LUNE DE MIELE

_ « Ah, AH ! » persifla-t-il, et de psalmodier la liste des courses qu’il lui fallait entreprendre.

_ « Et des tomates !! » beugla-t-il sournoisement à l’encontre du réfrigérateur en granit bleu qui, si l’on en croyait la couleur des légumes présents dans le bac, recevait avec une réticence phénoménale tomates, concombres ou encore poivrons. 

_ « Et des courgettes !! » mugit-il triomphalement.

 

 

 

Le frigo resta de glace. Il cherchait probablement à masquer la gêne amusée que le jeune homme inspirait. Il en avait vu d’autres, ce Miele à la surface azurée, liserée de sauce ravioli. Il avait vécu des moments bien plus graves, des instants où des pieds enveloppés de godillots aux semelles de plomb s’approchaient violemment de son armature, des moments où des enfants friands de désobéissance légitime esquissaient de leurs doigts boudinés des mouvements enclins à assouvir tout autant leur gourmandise que la colère de parents assoiffés de punitions inutiles.

Ces mêmes enfants l’avaient un jour connecté au TO7 des mêmes parents. Ses plombs avaient bien sûr sauté, la cuisine avait brûlé à moitié. Mais il avait tenu le coup. Ce Miele avait supporté avec courage les autocollants Panini représentant les joueurs remplaçants de Gueugnon, de Grenoble ou encore de Montluçon, de même que des post-its de soutien au Téléthon, à la Fédération Française de Tir à l’Arc ou encore aux paysans du Larzac. Des dizaines de canettes de soda et de bière avaient déjà explosé dans son freezer. Du gratin de pâtes était resté 173 jours collé sur sa paroi du fond ; on avait dû l’enlever au papier de verre. Frigo imperturbable, il était toujours d’attaque.

Et là, tout de go, sans prévenir, ce gueux tentait de lui faire peur à coups de courgettes ?! C’en était trop, et s’il avait su rire, il aurait rabattu les oreilles du malandrin.

_ « Et des aubergines ! » hurla, écumant de rage, le nouveau propriétaire de l’objet.

Ce garçon n’était pas un mauvais bougre. Et, en toute sincérité, si le frigo avait voulu voir et savoir son histoire, il n’aurait pas fait preuve d’un tel cynisme et aurait accepté sans rechigner les quelques légumes que le jeune homme s’évertuait, jour après jour, à agencer adroitement dans le bac en plexiglas. Et là était le couac. La souffrance et l’expérience personnelles pesaient si lourd sur les étagères de la machine que celle-ci se refusait à tout compromis. Le dialogue était volontairement impossible. Et ce soir, en rentrant chez lui, le jeune homme remarquerait une nouvelle fois que sa persévérance et son espoir n’avaient apporté rien d’autre que de nouvelles moisissures sur les fruits et légumes qu’il avait achetés.

Publié dans Pseudo Aventures

Commenter cet article

Gonzague Loumintope 02/03/2007 13:03

Mon cher Maurice,
Je te remercie pour ta franchise, mais je n'écris jamais de conneries.

Maurice 19/02/2007 15:28

Texte très intelligent. Ca change un peu des conneries que vous avez écrites auparavant.
Amicalement,
Maurice.