Elisabeth

Publié le par Gonzague Loumintope

Elisabeth. 

 

            _ «Comment en est-on arrivé là ?» maugréa le sac de sable.

Elisabeth, surprise, toisa le gros tas sur le sol et remarqua avec un effroi grandissant que le sac en question n’en était pas un, qu’il était vivant. Mi tas, mi homme, mi sable, il s’empiffrait de cacahuètes et de rutabagas, tout en devisant tranquillement avec le trépied. Le verre de bière à son côté était censé faire passer le tout.

La jeune fille regardait la scène, le souffle coupé. Le trépied discutait posément avec le tas, comme si cela eût été la chose la plus naturelle qui soit. Elisabeth voulut interrompre leurs palabres, elle voulut faire remarquer au trépied l’absurdité de la situation ; mais, dans son geste, elle entendit le mot « bouvreuil » et, d’une oreille attentive, elle regarda la scène... 

Le tas de sable s’appelait a priori John, à moins que cela ne fût un pseudonyme. C’était possible après tout. Henri Beyle avait bien eu un pseudonyme, par exemple. Le prince Charles, non, également par exemple. John avait la cinquantaine, mais il faisait bien plus. Il était bien pâle, avait ce teint un peu siliceux que tant de spécialistes connaissent. La pelle en plastique bleu qui trônait vaillamment sur son flanc conférait toutefois à sa démarche lancinante quelque chose qui ressemblait vaguement à un espoir avachi. 

            _ «  On n’est pas les plus malheureux, tout de même... » soupira le barman, un vieil albanais hémiplégique dont la femme était elle aussi trapéziste. De ses mains encore agiles, il séchait un gros bock en céramique bleue. 

            _ «  T’as bien raison » murmura John sur le ton de la confidence. Et, d’une voix embuée de regrets indicibles, il termina : « Y’a des gens qui souffrent bien plus que nous. Henry de Montherlant, par exemple. Ou Alain Prost, notamment »  

Elisabeth n’en croyait pas ses oreilles : « Henry de Montherlant ? ! ? ! »  

            _ « Je croyais qu’il était mort » interrompit-elle presque involontairement ce soliloque. La jeune fille regrettait déjà sa phrase. Le ton qu’elle avait pris était celui de ces gens qui croient qu’ils ont quelque chose à dire...  

 

Le tas leva sur elle un teint formidablement sablonneux ; des alluvions perlaient des agates qui lui servaient approximativement de regard.

 

            _ « Il est mort, je le sais...murmura-t-il. La douleur n’attend point le nombre des années » paraphrasa-t-il mal Rodrigue. « Mais qui êtes vous ? » continua John.

 

Elisabeth se refusait catégoriquement à discuter avec tout être non organique. Les seules exceptions à cette règle étaient les cabines téléphoniques et les distributeurs de boissons, chaudes ou non. Le fait que le tas connaisse Henry de Montherlant et le Cid atténua toutefois ses réticences légitimes. Elle se présenta.

_ « Mon nom est Elisabeth. Elisabeth Descène. » et la jeune fille lui tendit une perche qu’un athlète bourré, ou distrait, ou les deux, avait oublié dans un coin un peu poussiéreux. John refusa aimablement, prétextant un quelconque mal de crâne.

 

            Le bar dans lequel ils se trouvaient tous les trois avait pour nom « Mogadiscio ». Il portait d’autant plus mal son nom que les pieds du barman, qui se nommait Fitzgerald, n’avaient jamais foulé d’autre sol que celui de Laval. Sauf une fois, où il était allé à Rennes ; et encore, c’était pour chercher une caisse de vin doux. La télé, au dessus de l’oubli du sportif, diffusait de vieilles images en noir et blanc d’attentats à la voiture piégée. Probablement en Libye, vue la qualité des images. Elisabeth regardait distraitement les corps un peu mutilés, lorsque la curiosité rongea un peu plus encore les maigres cloisons de sa retenue. Afin de reprendre un peu de courage, elle but une grosse lampée de verveine.

 

            _ « Comment connaissez-vous Henry de Montherlant ? », demanda-t-elle, après s’être essuyé la bouche d’un grand revers de main. « Et surtout, pensa-t-elle, pourquoi plus Henry de Montherlant que Romain Rolland, par exemple...Cela cachait-il quelque chose ? »

 

John, qui avait l’air de ces hommes qui savent lire dans les pensées, sourit en coin.

            _ « Parce qu’on était copains, à une époque, marmotta-t-il, comme pour s’excuser. Je le vois encore s’agripper à moi, me souffler à l’oreille que je suis et resterai toujours dans son cœur, même lorsque celui-ci sera atrophié par l’excès d’assurance plus ou moins cultivée » John reprit une lampée de bière. « Nous étions comme cul et chemise, continua-t-il. Il plongeait souvent ses yeux condamnés dans mon regard ébahi et il pleurait, doucement, comme on pleure après une défaite de l’AS Nancy Lorraine. Tous les week-ends. Mois après mois, années après années ». John renifla un peu.

 

Elisabeth ne pouvait pas croire à cette histoire. En premier lieu, parce que le tas avait, selon ses propres dires, la cinquantaine. En ce sens, même s’il avait effectivement connu Henry de Montherlant, cela aurait été alors que l’écrivain avait déjà au moins vingt ans. La jeune fille voyait mal un adulte murmurer à un tas de sable qu’il resterait toute sa vie son copain d’amitié. En réfléchissant, elle s’aperçut qu’elle avait oublié le second lieu. Quoiqu’il en fût, soit John mentait sur son âge, soit il mentait tout court.

 

            _ « Je m’excuse par avance pour mon indiscrétion, mais quel âge avez-vous ? » demanda Elisabeth, avec une pointe d’ironie que John perçut assez facilement.

 

Il sourit gentiment, eut un air de battu glorieux. « Vous m’avez bien eu...soupira-t-il. J’ai 102 ans. Mais chez nous, les tas, l’âge reste un sujet assez tabou. On donne plus facilement des données biaisées que chez vous, les non-tas. Ne voyez surtout aucune condescendance dans le terme « non-tas » » termina-t-il enfin, au grand soulagement du barman qui commençait à sentir que John ne boirait, à cette allure, qu’une seule bière ce soir là.

 

            _ «  La petite sœur, tavernier ! Je vais pas repartir sur une seule jambe ! » héla John Fitzgerald.

 

Ravi, le percolateur déglutit bruyamment l’alcool. L’ambiance était un peu sordide, dans ce bar malfamé. Elisabeth avait choisi ce local par hasard, sûre de ne pas se faire stupidement draguer par quelque gigolo endimanché, portant mocassins et chaussettes blanches. En franchissant la porte battante qui devait la conduire dans ce trou, elle ne voulait que boire une verveine, peut-être deux. Et voilà qu’elle discutait avec un tas de sable qui prétendait avoir connu Henry de Montherlant…

 

            La jeune fille s’était légèrement perdue dans ses pensées. Lorsqu’elle se retourna vers John pour lui demander ce qu’il pensait de l’œuvre de l’auteur, le tas avait disparu. Elle tourna la tête dans tous les sens et finit par le repérer.

 

            _ « Quelle célérité ! » songea-t-elle, en remarquant que John venait d’enfourner une pièce de 5 cents dans le juke-Box. Peu après un soupir tout aussi siliceux que son teint, le tas appuya sur la touche 14, et Alain Chamfort se mit à chanter « Manuréva ». Le trépied, un peu délaissé, fit signe à Fitzgerald qu’il voulait la même chose, à savoir la même chose. Le barman s’exécuta et lui servit la même chose.

 

            La dernière phrase qu’Elisabeth entendit fut : « Où es-tu Manuréva, dans les glaces de l'Alaska ? À la dérive Manuréva ? » Elle poussa par la suite la porte battante et elle sortit dans la nuit glacée. Dans la neige, il y avait des souliers qui étaient oubliés. Elle les ramassa et partit dans son huis.

 

 

 

 

 

 

Publié dans Pseudo Aventures

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