Distributeur

Publié le par Gonzague Loumintope

A Dominique



De plus, et en outre, je n’avais plus de monnaie sur moi. Mes poches étaient vides comme seules des poches savent l’être. J’éructai violemment, contemplant le distributeur automatique de boissons qui, d’un cri strident, répliqua à mon invective de par trop maladroite. Ce rugissement métallique fit s’éveiller en moi une sourde envie de piétiner la machine en question, et tandis que mon pied s’approchait de l’armature en fer dudit objet, mon Bi-bop sonna. C’était René qui m’annonçait, avec une gêne toute empreinte de cette bêtise ordinaire qui le caractérisait, qu’il avait oublié la limonade. 

 

            _ «  Quoi !!?? » vociférai-je, bille en tête et à brûle-pourpoint. « Comment peux-tu me faire ça à moi, ton mentor, ton ami, ton frère ? Ne t’ai-je donc pas donné assez d’amour quand tu étais petit ? »

Je compris dans le fouillis de borborygmes abscons que mon oreille aguerrie parvenait, malgré l’heure tardive, à démêler, que si. Il n’était donc pas si ingrat, le moutard. Je lui ordonnais de courir au Codec de la Rue de la Loutre Accroupie, afin d’acheter le breuvage promis. Il était huit heures moins cinq. Connaissant le bougre, je savais qu’il pouvait y arriver.

            Quant à mon distributeur de soupes de tomate, ce con, il ne voulait toujours pas me rendre ma monnaie. Je pérorai à son encontre tout le lexique de noms d’oiseaux que je connaissais, me saisissais de la matraque du garde-champêtre qui, par chance, roupillait. Je frappais sur le distributeur. 

 

            _ « Fichtre de flûte de satanée machine » ne pus-je m’empêcher de maugréer, tandis que l’autre, là bas, vendait toujours la rose pour un euro 50. « Gouape ! Veux-tu bien me rendre mes sous ! »gloussai-je.

C’était pas évident de se concentrer, d’autant plus que les gamins commençaient à pleurer. Il était 20 heures cinq. Le Codec venait sûrement de fermer, et je priais de tout mon être que le René ait réussi sa mission. 

 

Je détournai l’attention des enfants sur un hamster mort qui commençait très franchement à sentir. Les marmots, ravis, cessèrent d’un coup leurs jérémiades et vaquèrent à cette occupation ma foi bien ludique : un souci de moins… 

 

La marchande d’allumettes était quant à elle toujours là et regardait avec un sourire de plus en plus condescendant la scène qu’elle ne devait, étant donné son air benêt, que supposer. 

 

            _ « Combien pour une allumette ? que je la hélai, du haut du trépied. 

 

            _ «  Américaine ? espagnole ? blonde, brune ? » répondit-elle tout de go, évitant par là même les dangers d’une réponse inadéquate. 

 

            _ « J’en ai rien à ficher ! La moins chère ! » hurlais-je alors, afin qu’elle m’entende, car le convoyeur de fonds passait à la même vitesse que le son criard de son moteur diesel. Du moins, que celui de son fourgon. 

 

            _ « Dans ce cas là, c’est les suédoises les meilleures marchés. »

_ « Une allumette suédoise ? Pourquoi pas une bicyclette bleue ? Ou un tango andalou ? » murmurais-je dans ma barbe inexistante.

_ « Un franc, s’il-vous plaît. » et de sourire. 

 

Je me saisis de l’objet, courus vers la fente du distributeur et commençai à farfouiller dans l’orifice afin d’essayer d’en extraire la menue monnaie que ma main preste et agile y avait laissé tomber. 

 

            _ « Foin de résistance ! Brigand ! Chenapan ! Mécréant ! Forban ! » beuglais-je, tandis que de l’autre main, je composais le numéro de téléphone de René. Il était dur à cuire, le saligaud. Je sentais son âme fourbe et pourrie sous l’enchevêtrement ordonné des diverses ferrailles composant son armature. 

 

            _ « Veux-tu donc cesser, petit gredin !! » ´

 

Au moment où ces quelques mots sortirent de ma bouche effrénée, René décrocha. Le pauvre ! Il s’imagina que je lui parlais… Pleurant, il m’annonça qu’il avait pu, à temps, acheter la bouteille de limonade tant attendue. 

 

            _ «  Hourra ! » éructai-je, et ne pus empêcher une larme de couler sur mon menton glabre. 

 

            Les enfants jouaient toujours avec le hamster. Vu l’emplacement des yeux, celui-ci avait du se faire tuer à coups de batte de base-ball. Les gosses n’en avaient cure. Avec le sang de l’animal, ils s’étaient fait des peintures de guerre, à l’indienne, et les six dansaient en poussant des « Hallalis » autour du cadavre.

            _ «  René ! que je dis à René. Tu es mon sauveur !» et je raccrochais, toujours sanglotant, remerciant le ciel et St. Victor pour l’aide inattendue qu’ils m’avaient apportée.  

 

            _ «  A nous deux, à présent !! » persiflai-je à l’encontre de la machine. Je l’attrapai par le cou, la renversai, lui fit le coup du berger et, revigoré par la nouvelle, encouragé par les chants des enfants, agacé par le regard condescendant de la marchande d’allumettes, la partie fut finie en 4 coups de cuillères à pot. Le distributeur se renversa, 3 hoquets plus tard, il me rendit mon argent. 

 

Fier et noble, je le ramassai, replaçai mon képi sur ma tête, rendis sa matraque au garde champêtre que le combat n’avait pas réveillé, puis, avec une emphase néronienne, je quittais la gare tout plein de joie et d’amour du prochain.

 

 

 

 

 

Publié dans Skreuls

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