Au seuil de mon tombeau

Publié le par Gonzague Loumintope

Au seuil de mon tombeau

Au seuil de mon tombeau

 

Ah, je les vois déjà, ces tendres incapables,

Escorter en chantant ma dépouille fumante,

Je les vois s’attendrir et devenir affables

À l´heure de ma mort, atrocement si lente.

Aux lambeaux de ma vie, ils viendront s´incliner

Et tendant les bougies et l’encens à côté

Du cercueil dans lequel je m´imondicerai,

Ils prieront pour mon âme et l’immortalité

N´entendra que mes pleurs irrités et amers.

 

Pourquoi sont-ils tous là ? Pourquoi sont-ils venus ?

Eux qui détestaient ce qui est convenu

Viennent autour du bois, parlent autour de moi

D´autrefois, d´aujourd´hui, de demain

Qui jamais ne sera comme avant,

De ces banalités que j’exécrais vivant

Et qui mort me répugnent, et m’énervent, et me navrent,

Il n’y a plus d’avantages à n’être qu´un cadavre.

Sitôt qu’on m’allongé sur le cuir de la boîte,

-que par respect pour moi on a appelé bière,

Je dois le reconnaître, c´est le nom adéquat,

Celui qui l´inventa dut être visionnaire-

‘se sont mis à jaser, ne discontinuant pas,

Ressassant  le passé que l´on n´oubliera pas.

Que t’ai-je fait mon Dieu, pour hériter d´un tel

Salmigondis de clichés, d’harcèlement textuel ?

 

Mais j’avoue que les mots qui ce soir m’atteignent,

Me rassurent en un sens, car le gars qu´ils dépeignent

Ne correspond en rien à l´homme que j´étais,

Me serais-je trompé sur mon identité ?

La situation est claire, je le comprends enfin,

Cet enterrement n’est simplement pas le mien.

Ces crétins de croque-morts, dans leur empressement,

Ont confondu les corps : je suis Lucien Bertrand.

Ouvrier consciencieux, père de trois marmots,

Fan de Nicoletta et de Luis Mariano.

‘se serait suicidé d´une balle dans la tête,

C´est pour ca que sa boîte n´est pas restée ouverte.

Et quant à mon cercueil si il est resté fermé,

C´est qu´on a respecté mes dernières volontés

Et que l´interversion passa inaperçue.

J´avais bien remarqué déjà dès le début

Que le bois du cercueil était un bois précieux,

Je croyais, gros naïf, qu´en guise d’adieu,

Ma famille, mes amis s´étaient tous réunis

Et m´avaient offert ça, innocent que je suis….

 

Je suis désolé pour celui qu´on a descendu,

Dans le carré de terre qui m´était dévolu,

D´abord parce qu´il dormira pour l’éternité

Entre quatre planches de bois contreplaqué

Puis qu’il ne recevra qu’un brin de chrysanthème,

Au jour de la Toussaint, et peut-être que même,

Mes amis persuadés que mon corps gît ici

N´apporteront que des racines de pissenlits

Qu’il bouffera

Et moi je recevrai des fleurs par milliers,

Peut-être on me plantera même un petit rosier…..

 

Il n’y a que deux choses qui m’inquiètent vraiment,

Personne ne voulut de moi quand j’étais vivant

Et j’ai bien peur que même les champignons

Ne veulent de l´humus de ma putréfaction.

La deuxième relève de l’ordre de l’improbable,

Tant ma vie sexuelle a été lamentable,

C’est de subir un test de paternité.

Perspective effroyable dans laquelle je me verrais

A l’instar de Montand et de sa fausse fille,

Obligé de sortir de mes pieds de jonquilles.

Puisque le légiste même s’il n’est pas très fin

Verra bien que le corps qui est entre ses mains

Se trouvent disposé d´un trou dans la caboche

Et que de surcroît il n´est pas franchement moche.

Caractéristiques qui ne me caractérisent pas.

On m´ôterait dès lors les joies de mon trépas.

 

Mais je l´ai déjà dit, c´est de la science-fiction,

Et je savourerai l´heureuse interversion

Jusqu’à ce que les vers aient fini de ronger

Le frein récalcitrant des cèpes et des bolets.

 

Publié dans pseudo alexandrins

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