Comme un rat

Publié le par Gonzague Loumintope

COMME UN RAT

 

 

 

 

 

 

L’autre jour, (c’était un après-midi d’octobre brumeux si mes souvenirs sont exacts, ce dont je suis à peu près sûr car j’ai une très bonne mémoire) je me faisais tellement chier chez moi que je me suis dit : « Tiens, si j’allais me faire chier ailleurs !» ce qui me tentait bien, je l’avoue.

Par chance, il se trouvait que mon anniversaire était juste passé et qu’un mien ami avait eu la bonne idée de m’offrir un billet simple pour le dernier spectacle de Robert Hossein. Une bonne occasion d’aller se faire chier ailleurs et pour pas cher, puisque gratuitement. J’ai beau être con, je n’allais quand même pas dépenser de l’argent pour me faire chier. Il est plus agréable de se faire chier avec l’argent des autres et c’est ce que je décidais de faire. Sur le ticket, il n’y avait ni date ni numéro de place. Ne me demandez pas pourquoi, je n’en sais rien. Toujours est-il que je pouvais me rendre à n’importe quelle représentation, mises à part la première et la dernière, ces deux-ci étant espacées de 8 mois : ça me laissait du temps.Je m’assois donc, place 46b, en haut, presque au milieu de la rangée de gauche, ce qui veut dire que je n’y voyais presque rien. C’était le spectacle idéal pour se faire chier. La place que l’on m’avait donnée était idéale pour se faire encore plus chier, à croire que la caissière avait lu dans mon regard mes véritables intentions. Ma décision était prise. J’allais me faire chier pendant deux heures. Le spectacle pompéien et pompeux commença.

 

 

Au bout de 20 minutes, je m’aperçus que cela faisait 20 minutes que je me faisais chier comme un rat mort. Si j’avais été à l’opéra, ça aurait été marrant. Je me serais fait chier comme un rat d’opéra mort. Mais j’étais chez Hossein, et ce maigre jeu de mots ne pouvait vraiment me consoler. Donc, je me faisais chier comme un rat mort. « Pourquoi !? », m´écriais-je intérieurement. Non pas pourquoi je me faisais chier…si j’avais choisi cet endroit, c’était dans le seul but de me faire chier gratuitement. Et à ce moment là, je n’étais absolument pas déçu. Ma question était : « Pourquoi un rat mort se ferait-il plus chier qu’un autre animal mort ? ». L’inventeur de cette phrase ne devait pas avoir choisi cet animal par hasard, cela me semblait illogique. Je m’enfermais donc dans mes réflexions. Le spectacle ne me dérangeait pas dans celles-ci ; ça, en revanche, c’était logique.

Je me disais donc que si un rat mort se faisait davantage chier qu’un autre animal mort, c’était que la vie du rat était plus trépidante que toutes les autres. Cela me tarabustait. Je décidais que j’irai jeter un coup d’œil dans mon encyclopédie après le spectacle. Vous savez ce que sont les réflexions. Elles viennent, elles partent, et bientôt j’abandonnais mes interrogations et rentabilisais au maximum mon cadeau d’anniversaire en me faisant chier de plus belle. Après une heure quarante supplémentaires d’ennui total chez Robert, je décidais de vite rentrer chez moi. Je remarquais au passage que je n’étais pas le seul à vouloir quitter au plus vite le navire. Arrivé chez moi, je commençais à tourner les pages de mon encyclopédie à la lettre « R ». Enfin… aux lettres « R », parce que j’ai beau être radin, je fais fi de l’oseille quand il s’agit de culture. J’ai donc acquis cette encyclopédie pour une belle somme. C’est une de l’Universalis, en cuir verni, en 26 tomes. Un tome par lettre. Les tomes sont reliés. Entre eux. C´est le seul problème.

Car oui, l´encyclopédie a beau être complète (il y a tout dedans, mais alors absolument TOUT), les tomes son reliés entre eux. Ce qui fait que non seulement c’est extrêmement lourd, mais qu’en plus, c’est très dur d’ouvrir les pages du milieu. Les lettres « A » et « B », ça va. Le « E », c’est déjà plus dur et le « P », je n’ai même pas essayé. Je l’ai déjà dit, je suis radin. Mais ce n’est pas tout. Je suis également feignant. Ce qui fait que je ne déplace et n’ouvre mon Universalis que très rarement. Et ma culture ne se résume par conséquent quasiment qu’aux seuls mots ou noms commençant par les lettres « A », « B », « Y » et « Z ».

En attendant, des idées, mots, termes commençant par ces lettres, je connais tout. TOUT. Tout sur la maladie d’Alzheimer. Tout sur la situation géopolitique de l’Andorre, de l’Azerbaïdjan, du Bhoutan ou encore de la Biélorussie. Je pourrais vous faire un cours sur l’aubergine ! (Plat national de l’Azerbaïdjan, j´ai eu de la chance). Mais attention, ce n’est pas tout ! Sur Zarathoustra, je sais tout ! Bon, sur Nietzsche, je sais rien. Parce que j´aime bien les philosophes. Mais à cause de mon problème d’encyclopédie, je n’ai lu que sur Aristote et Bergson. Alors là, je vous vois arriver avec vos bottes toute crottées et je vous entends me dire : « Oui, mais vous pourriez (oui, je vous prierais de me vouvoyer), oui, mais vous pourriez acheter les œuvres ! » Si vous aviez écouté, j’ai dit au début que j´étais radin. Je ne vois pas pourquoi j’achèterais les œuvres complètes alors que celles-ci sont résumées dans ma belle Universalis aux tomes reliés entre eux…

Un yard fait 0,9144 mètre. Vous le saviez ? Heinrich Zille était un dessinateur allemand. Il croquait les scènes de la vie quotidienne du milieu travailleur berlinois avec un humour et un sens inné du comique, tout en mêlant à ceux-ci une ironie mordante (vous remarquerez qu´il croquait avec une ironie mordante, cela ne s´invente pas) et une critique sociale décapante. Il est né en 1858 (je ne sais pas quand c’est, la lettre « M » étant juste au milieu) à Radeburg (je sais pas non plus où c’est). En revanche, il est mort à Berlin, capitale de l’Allemagne, 3,5 millions d´habitants, surnommée la verte, du fait de la présence de très nombreux parcs en son sein… En fait, je sais quand était 1858. Je sais également où est Radeburg. Et bien oui, après le spectacle de Robert Hossein, j’ai ouvert mon encyclopédie à la lettre « R », et en cherchant « Rat », j’en ai profité pour chercher Radeburg, qui se trouve être une ville à la con en Allemagne.

C’était vraiment chiant de soulever tous ces tomes ensemble. Ca pesait un âne mort. Alors, juste après avoir déposé l’encyclopédie, j’ai cherché à âne, pour savoir pourquoi un âne mort pèse plus lourd qu´un cheval mort, par exemple. En fait, c’est écrit qu’ils font le même poids, mais que pour une question de parité et de justice, ils avaient fait par ordre alphabétique. Un peu plus tard, j’ai cherché à savoir pourquoi ils avaient pas fait la même chose pour le rat….En fait, c´est écrit qu´ils ont fait la même chose, mais forcément, dans la famille, il n’y a que le rat et la souris.

Mais revenons à nos moutons…enfin, on se comprend. Je cherchais à savoir en quoi la vie du rat était plus trépidante que la vie d´un autre animal. Pourquoi, par exemple, un bouvreuil mort se fait moins chier qu´un rat mort. Je n´ai pas vraiment choisi le bouvreuil par hasard. C’est à la lettre « B », c´est pour ça. Oui, je l´ai déjà dit au début. Les réflexions viennent et partent. Dans les une heure quarante restantes, j’ai réfléchi quelquefois et j´ai essayé de trouver un animal faisant le poids d’un âne mort…d’un rat mort, pardon. Etant feignant, je cherchais des animaux commençant par les lettres « A » ou « B », afin de ne pas trop me fatiguer avant la perspective -fatigante en elle même- d´ouvrir mon Universalis à la lettre « R » et qui plus est, au début du tome. Ben oui, « rat » commence par « ra ». Donc, je cherche. Une antilope ? Morte, elle a pas franchement le temps de se faire chier. Un bison? Ça n´allait pas. Un hamster ? J´optais pour le bouvreuil. Un bouvreuil vaut bien un rat. Je me suis alors renseigné sur la vie du bouvreuil, son gîte, ses périodes d´immigration, ses hobbies et tout ça. Et bien vous me croirez ou pas, la vie du bouvreuil est super chiante…Il se lève le matin, il va chercher à bouffer. Soit il bouffe sur place, soit il rentre chez lui. Si il rentre chez lui, il en profite pour faire la sieste. Il se réveille, il repart, il va re-chercher à bouffer, il se repose le dilemme cornélien : « Mange-je ici ou rentre-je chez moi ? » Il se répond et quoiqu´il fasse, il finira bien par rentrer chez lui pour dormir. Il n´est même pas chassé ! Ni pour sa chair, ni pour sa fourrure (contrairement au rat). Quand le bouvreuil à des enfants (pas plus de quatre par portée), il chasse pour 5, ce qui ne rend pas sa vie plus intéressante. Il passe mois de temps à dormir, ce qui lui fait du bien, à ce gros feignant. Bref, pas de quoi fouetter un rat, ce rat même que j´ai étudié et dont je vais vous raconter l´histoire.

Le rat est un petit rongeur de la famille des muridés, au museau pointu, très vorace et très prolifique. Il est présent partout sur le globe. La vie du rat est haute en égouts et en couleurs. Le rat est le gangster de la gent animal…Outre le fait qu´il soit chassé pour sa fourrure, il est craint partout et par tous. Il est à l´origine des plus grosses épidémies de peste et bien qu´il soit le facteur zéro de la maladie, il y succombe rarement, voire même pas du tout pour les plus chanceux….Il se faufile, il longe les rues étroites et malfamées, il fouille dans les poubelles et tout…il n´a pas d’amis -mis à part ses congénères- et il s´entend comme chien et chat avec les autres animaux. Sa vie est violente, dangereuse, aventureuse…C’est la raison pour laquelle le rat mort se fait autant chier.

Et si un rat devait de faire plus chier qu´un rat ordinaire mort, ce serait un rat d´opéra mis en scène par Robert Hossein.

Publié dans Skreuls

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