Une rencontre

Publié le par Gonzague Loumintope

 

Histoire d'une rencontre

 

 

 

_ « Ouh là ! » vociféra la marchande de marrons qui s'était vraisemblablement trop approchée de son four à charbon ambulant. Je la regardais, persuadé, paranoïaque comme je suis, que cette exclamation impromptue était un reproche sous-jacent. Elle grimaça, toute pleine de défiance, défiance légitimée par son âge. Je détendais les muscles de mon faciès encore glabre à cette heure du jour.

 

_ « Bougredieu ! maugréais-je. Il fait pas chaud ce matin. »

 

La vieille me taraudait avec cet air que peuvent avoir parfois les chiens blessés. Je la connaissais, cette mine, pour l'avoir souvent grimée quand je ne voulais pas faire la vaisselle.

 

_ « Vous voulez quoi ! ? » trompeta-t-elle de sa voix de fox-terrier.

 

_ « Je ne sais pas, répondis-je, goguenard, fourbe et malicieux. Des marrons, peut-être ? »

 

Ses yeux se plissèrent, et je crus une nouvelle fois déceler dans ce rictus, apparemment coutumier puisque des rides informaient sur la fréquence du mouvement, de la méfiance.

 

_« Et quoi comme marrons ? ! » pérora-t-elle, imitant involontairement, puisqu'elle ne pouvait le connaître, le bruit que fait l'engrenage de ma tronçonneuse au sans plomb.

 

_ « Des marrons chauds, peut-être ? »

 

_ « Ah... » termina-t-elle cette pseudo discussion absurde. Elle enfourna une demi douzaine de marrons rutilants dans son four qui l'était tout autant, et, tandis qu'elle tournait la manivelle attendant que la chevillette cherre, elle se mit à siffloter le concerto en ré mineur pour pipeau et orchestre d'Edvard Grieg. Cela m'étonna un peu que cette pauvre femme, d'apparence rustre quoique accorte, connaisse cette pièce qui n'avait jamais été écrite. Je la considérais un moment. Elle ne me remarquait plus, semblait avoir des difficultés à suivre le tempo des hautbois et des fifres. Elle en était au passage le plus délicat, celui de l'intermezzo, lorsque je remarquai soudain une jeune fille qui s'approchait de l'échoppe ambulante.

 

Collants troués, écharpe de laine mitée, bonnet dont la couleur initiale aurait tout aussi bien pu avoir été le vert que le jaune, elle avait l'air de pas grand chose. Elle s'était arrêtée à quelques mètres de nous et je sentais que la connivence commerciale qui me liait à ce moment à la vieille marchande lui était un obstacle. Voulait-elle approcher ? Ou non ? Voulait-elle des marrons ? Ou pas ? Elle avait remarqué que je l'avais remarquée et cela avait semblé avoir eu ralenti les attitudes velléitaires dont je la devinais coutumière

 

_ « Comment cela pouvait-il expliquer cela ? » m'interpellais-je soudain. Pourquoi cette jeune fille – dont je devinais la beauté sous le rideau de crasse la nappant – s'était-elle arrêtée à environ trois mètres cinquante ? Peut-être un peu moins ?

 

_ « Il y a anguille sous roche » murmurais-je, sans m'apercevoir que ces mots avaient effectivement franchi la barrière de ces lèvres qui m'attirèrent si souvent les compliments de la gent homosexuelle. La vendeuse, qui finissait en piano une partie qui se devait de l'être
en pianissimo, leva sur moi son unique œil – je remarquais au passage l'absence de sourcil au dessus dudit organe.

 

_« Chez Legros, vitupéra-t-elle, il y en a »

 

_« De quoi ? » demandais-je, interloqué et ombrageux.

 

_« Des anguilles, répliqua la bougresse. Chez Legros. Les meilleures du quartier » marmonna-t-elle, tout en donnant à l'aide du couvercle de son poêle le dernier coup de cymbale du concerto.

 

Rasséréné, je fouillais dans ma poche et tentais d'en extraire l'étui à cigarettes dans lequel les restes de ma dépendance côtoyaient une photo dédicacée d’Alain Chamfort. J'ouvrais la boîte, attrapai avec une retenue de circonstance l'objet de mon besoin et, comme tout fumeur digne de ce nom, je commençais de tâter de mes doigts agiles mon manteau en skaï, afin de rechercher tactilement le petit objet rectangulaire qui m'aiderait enfin à assouvir mes pulsions et dont le nom m’échappait au moment où je prononçais ces quelques lignes. Après quelques secondes de recherches infructueuses, je pris un air contrit, me rappelai l'avoir oublié sur la table du café dans lequel, pour faire honneur à son nom, j'avais pris un breuvage du même nom, le matin même.

 

_ « Fichtre ! gloussais-je, tout en continuant de promener mes ongles limés sur le devant de mon paletot. Comme disait le poète, continuais-je sur le ton de la boutade, pas de feu...pas de feu ! » Et riais grassement, d'un rire de fin de banquet, à cette blague éculée.

 

 

A ces mots, la jeune fille illumina son visage d’un sourire mirifique, un sourire enjôleur, un de ceux pour lequel le diable aurait vendu son fils, si les deux avaient existé. Elle s’approcha de moi et je pus mieux la voir.

 

Son visage était tant maculé par la crasse qu'il était quasiment impossible de deviner dans quelle tranche d'âge elle se trouvait. Je la devinais certes jeune, mais ne pouvais en être sûr. La boue sur son faciès se craquelait par endroits, ce qui lui donnait l'air d'un gâteau, et ses dents, étrangement blanches, semblaient être des caillots de farine oubliés là par un boulanger étourdi. Elle sentait en outre légèrement le champignon, ce qui provoqua un furieux effet sur mon ventre.

 

_ « Elle me donne faim, cette petite » ne pus-je m'empêcher de penser.

 

Il me fallait trouver un moyen de l'aborder.

 

 

_« Combien pour le petit chien dans la vitrine ? » claironnais-je de ma voix la plus suave, tout en montrant à l'aide de mon index un étal de chiens derrière lequel un homme, également crasseux, se tenait. Celui-ci ressemblait étonnement de par ce trait à la jeune fille que j'avais justement interpellé ; je croyais déceler un lien de parenté.

 

_ « Le joli petit chien jaune et blanc ? » me demanda-t-elle, tout en mimant de son indicible sourire le drapeau du Vatican. « Je ne sais pas. Demandez plutôt à mon père. Moi, je vends des allumettes. » et de s'approcher de moi, me tendant une boîte pleine de ces objets que je convoitais à cet instant là plus que tout, sauf peut-être qu'une tranche de veau grillée, à condition qu'elle ne soit pas trop cuite.

 

Je ne savais trop quoi faire. Cette apparition soudaine avait freiné d'un coup d'un seul mes intentions premières. Allais-je manger les marrons que la vieille ne tarderait pas à me présenter ? Allais-je acheter des allumettes, tout en sachant que mon pécule ne me permettait pas de me payer les deux ? Allais-je aller chez Legros, manger des anguilles ?
Mon cerveau ne fit qu'un tour. Je m'approchais de la jeune fille, lui tendit mon unique billet de cinq cents, allumais ma cigarette, puis, tandis que la borgne me regardait de son air bourru,
je repartis sur l'asphalte détrempée et encore luisante de la gelée passée, me dirigeais prestement vers Unter den Linden, descendais vélocement les escaliers et pénétrais dans le RER qui devait me ramener dans mon huis.

 

Publié dans Pseudo Aventures

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